Regard sur l'histoire du moulin de Pulligny



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Le temps n'est pas tellement éloigné, où un étranger à la localité de Pulligny, arrivé sur la place principale, pouvait à la seule lecture des noms de rues sur les plaques apposées aux maisons voisines, se diriger vers le moulin, par la rue du même nom, comme il pouvait se diriger vers l'entrée de l'ancien château par la Rue des Fossés.

Ces noms de rues ont été changés, sans qu'il en soit conservé trace. C'est ainsi qu'une parcelle de la "mémoire" d'un village disparaît.

Pour se rendre au moulin, cet étranger doit savoir qu'il lui faut maintenant emprunter la Rue du Général Leclerc, comme pour se rendre vers l'ancien château, il lui faut emprunter la Rue Gaston Tavard.

La date de construction du moulin, établi sur un bras de dérivation de la rivière Madon, nous reste inconnue. Les historiens s'accordant à fixer la fin du XIIème siècle, comme période de construction du premier château, on peut en déduire que la construction du moulin est postérieure à cette date.

Nous savons que le moulin était la propriété du (ou des) seigneur(s) du lieu, qui en tirait le revenu du "droit de mouture". Cette situation perdurera jusqu'à la révolution française.


Premiers renseignements écrits

La première date que nous avons pu trouver, de l'existence du moulin de Pulligny, est mentionnée dans un document manuscrit sur parchemin. Ce document daté du "Jour de Saint Nicolas 1314" fait part que, GERALD le Seigneur de Pulligny donne à l'abbaye de Clairlieu, une rente annuelle de 20 sols, à prendre sur ses revenus du moulin de Pulligny.

"Je Gerars chevalier sires de pulligny fais savoir... ...quemessires Jehans chevalier sires de pulligny mes pere... ...donnat en son testament a leglise de nostre dame de Cleurleu a as signours de leans a perpetuite et en heritage chescun an vingt soulz de toullois... ...les avons asignes et assignons des maintenant sus nostre moulin du pulligny..."

En 1353, GERARD de Pulligny fait une nouvelle donation à l'abbaye de Clairlieu de 40 sols par an "à prendre  sur sa part du moulin de Pulligny"

En 1363, c'est VAUTHIER, Sire de Pulligny, qui donne toujours à l'abbaye de Clairlieu, 40 sols par ans "à prendre sur ce qui lui appartient au moulin de Pulligny"

En 1386, PIERRE, le fils de VAUTHIER donne, encore à l'abbaye de Clairlieu, 5 sols de cens annuels "sur le moulin de Pulligny"


Le moulin au XVIème siècle

La lecture du registre des comptes du receveur du sixième de la Seigneurerie de Pulligny, pour l'année 1561, appartenant à Messieurs les Comtes de SALM et RHINGRAFF nous apprend que :

"...les mollins et pillans* dudit pulligny sont este laissez a ferme et admodiation au maire adam huguenel dudit lieu pour quinze ans en payant par chaque an a tous les seigneurs huict vingtz onze resaulx** deux bichetz ung tier bichet*** froment qu'est pour le sixieme a la part desdits Sieurs Contes de SALM et RHINGRAFF vingtz huict resaulx deux bichetz et ung tier bichet froment..."

La même année 1561, des dépenses de 8 francs 4 gros et 4 francs 2 gros ont été faites "
pour estoupper les pertuys (boucher les trous) de la vanne des molins"

* pillan : moulin pour piller
** resaul : mesure de volume
*** bichet : mesure de volume


Le passage des armées protestantes du Duc de BOUILLON en 1587

La guerre de religion ayant repris en France, Henri de NAVARRE fait appel à ses coreligionnaires protestants d'Allemagne. Une armée de 35000 à 40000 hommes, formée aux alentours de Strasbourg, composée d'allemands, de suisses et de français est placée sous l'autorité du Duc de BOUILLON, avec la mission secrète de ravager la Lorraine, dont le Duc était beaucoup trop favorable à la "Ligue". C'est ce que nous dit l'Abbé Edmond CHATTON, dans l'introduction du récit qu'il fait du passage de cette armée au travers de la Lorraine, y entrant par Sarrebourg en août 1587 et sortant par Echenay en septembre suivant..

L'armée lorraine, épaulée par des renforts du Duc de GUISE, et forte de 13000 hommes, n'a pu que contenir l'armée protestante sur ses flancs.

Le plus gros de l'armée protestante investit Ceintrey, Pulligny et Acraigne (Frolois), le lundi 7 septembre et y passe la nuit. Alors que le Duc de BOUILLON loge au château d'Acraigne, son frère avec sa cavalerie française au village, le Baron de DOHNA revient avec ses "REITRES" allemands loger à Pulligny. Et l'armée se remet en marche le lendemain mardi 8 en direction de Pont-Saint-Vincent.

Nous ne savons rien de ce qui s'est passé au moulin de Pulligny au cours de ces journées, à l'exception d'un court passage de L'EPHEMERIDE de Michel de La HUGUERIE, secrétaire de Jean CASIMIR de  Bavière, qui accompagne l'armée allemande pour le compte de ce dernier. La HUGUERIE nous apprend qu'un désaccord est survenu entre les chefs de l'armée protestante, en raison de ce que les "SUISSES" arrivés à Pulligny le 7 septembre et ayant investi le moulin on été
"este ostes" par les "REITRES" allemands pour s'y installer.

A défaut de plus de renseignements, nous pensons que le commentaire de l'Abbé CHATTON mérite d'être reproduit :

"...Lorsque les habitants spoliés adressaient leur supplique à des seigneurs particuliers, comme ces sortes de doléances ont été d'ordinaire dans des archives privées, c'est un hasard quand elles arrivent à notre connaissance. C'est ainsi que les villages de FROLOIS, CEINTREY et PULLIGNY, qui étaient de troupes étrangères ont dû souffrir plus que les autres de la rage de destruction qui animait les reîtres; et néanmoins nous ne savons rien de positif sur leurs pertes et leurs souffrances. Les droits seigneuriaux de ces trois villages étaient partagés entre beaucoup de maîtres, les comtes de SALM, le RHINGRAVE, le Sieur de BASSOMPIERE, Nicolas de NEUFLOTTE, Jean de BEAUFORT, Vary de LUCY Seigneur de DOMBASLES, Perrin de HARRAUCOURT-CHAMBLEY et d'autres en possédaient des fragments. La désolation fut certainement grande puisque quatre jours après l'action de PONT-SAINT-VINCENT, SCHOMBERG écrivait de TOUL au ROI :"...Les HUGUENOTS mettent le feu indifféremment à toutes les maisons des gentilshommes, abbayes, bourgades et villages d'où ils délogent et partout où ils peuvent entrer. Hier en marchant Monsieur de LORRAINE vit dix huit grands villages en feu. Ils ont brûlé une maison au Baron d'HAUSSONVILLE et treize villages d'une terrée du Sieur de BASSOMPIERRE..." et la HUGUERIE parlant de "ce vandalisme systématique" conclut : "...et le ROI de FRANCE HENRI III paraît avoir été complice de ceux qui avaient concerté ce plan de guerre.""


Le moulin durant la période révolutionnaire

A la suite d'héritages, de ventes, d'échanges, la Seigneurie de Pulligny se trouvera très longtemps être dans les mains de nombreux coseigneurs. Leur nombre se verra ramené à six à la veille de la Révolution Française, comme en témoigne un document trouvé dans les archives du Prince de SALM-SALM, concernant le moulin de Pulligny et dont nous donnons ci-après la teneur :

"Louis par la grâce de dieu et la loi constitutionnelle de l'état, roi des Français, seavoir faisons que cejourd'hui neuf février mil sept cent quatre vingt douze à Pulligny, au domicile du Sr Menet, cinq heures du soir
            Par devant le notaire publie...

SAS Monsieur le Prince de SALM-SALM, Me D'OURCHE, Mr de LUDRE, Mr de COSSU, MMrs les deux frères FERIET, laissent à titre de bail à Pierre FROCOT, meunier du moulin d'Autrey, mes "moulins battants et dépendances" de Pulligny, leur appartenant en commun, pour neuf années. Le canon* annuel est fixé à quinze cents livres de Lorraine."


* canon : montant du loyer

Cette somme de quinze cents livres est inférieure à celle du bail précédent, du fait de la perte du
"droit de mouture", droit féodal et seigneurial aboli par les décrets de l'Assemblée Nationale des 4,5 et 6 août 1789 et suivants.

La confiscation des "Biens des Émigrés" provoquera la mise en vente du moulin comme "Bien national" le 28 Messidor An 2 (16 juillet 1794). Le bien vendu consistait en un moulin composé de deux "tournants" actionnant l'un un moulin à grains, l'autre un moulin à foulon, d'un corps de logis, d'une écurie, d'engrangements. Le bien est mentionné comme provenant de Gabriel Florent dit de Ludres, émigré. L'adjudication a été faite pour la somme de 38000 livres, a un dénommé Jean Baptiste GRAND'EURY, cultivateur à Autrey, qui le rétrocèdera, en 1806, à Jacques BEAULIEU avocat à Nancy.

Entre temps, le 25 Vendemiaire An 7 (16 octobre 1798), des membres de la famille D'OURCHE, qui n'avait pas émigré, ont présenté une requête aux administrateurs du département de la Meurthe, en vue de récupérer la quote-part qui leur revenait dans le prix de la vente du moulin. Par arrêté du 13 Brumaire An 7 (3 novembre 1798) le département de la Meurthe ordonnera que leur soit versé une somme de 6644 francs 64 centimes.


De la révolution à nos jours

Le moulin acquis par Jacques BEAULIEU en 1806, est passé par héritage à son fils François, avocat à DROUVILLE qui le revendit à un dénommé Sylvestre ANTOINE de BICQUELEY.

C'est d'une descendance de cette famille ANTOINE, qu'en 1876, Charles COLLET, volontaire de la guerre de 1870, combattant décoré des armes de la Loire, en fera l'acquisition pour y exercer un tout autre type d'activité que celui qu'avait connu jusqu'alors le moulin.

On peut se poser la question de savoir ce qui pouvait subsister de l'activité antérieure à la lecture du recensement de 1892. Celui ci ne mentionne en effet comme habitants du moulin, qu'un meunier et un garde du moulin, de surcroît tous deux célibataires.

Le nouveau propriétaire, mécanicien de formation, utilisa les bâtiments comme atelier de constructions et de réparations de petit matériel agricole. Un incendie l'obligera à une totale reconstruction des toitures, qui verra la disparition d'un étage supérieur. Il devra utiliser la bougerie, située de l'autre côté de la rue pour se loger.
 

                    


Une scie à grumes, une génératrice qui produira l'électricité pour l'éclairage des particuliers du village, un atelier de construction mécaniques et métalliques remplaceront le moulin à grains. La force motrice nécessaire sera produite par une turbine moderne de type "FONTAINE" qui remplacera la roue à aubes.

Une voie ferrée de petit gabarit, fera la liaison avec un chantier de séchage du bois débité, installé dans l'ancien potager du moulin, entouré de murs à cette époque, dont il reste encore quelques traces.

L'ensemble sera complété par une batteuse de grains sur roues, avec sa locomobile à vapeur, et une "décortiqueuse" de graines fourragères installée dans un bâtiment annexe qui n'existe plus.
 

         
Ces deux cartes sont datées de 1907 et 1910. sur la carte de gauche la batteuse est à l'intérieur du bâtiment, la locomobile visible. Sur la carte de droite les deux machines sont visibles. Ces deux machines ont été fabriquées par la Maison Albaret à Rantigny dans l'Oise (Auguste Albaret (1824 - 1891) est ingénieur de l'École des Arts et Métiers d'Angers (promo 1840)).


L'activité construction mécanique et métallique cessera avec la 1ère guerre mondiale. L'activité sciage cessera peu avant la dernière guerre. L'activité production et distribution d'électricité sera condamnée par la nationalisation de 1946. Le décorticage prendra fin au début des années 1950. Le bâtiment du moulin à foulon, menacé d'écroulement disparaîtra dans les années 1970.

Seul le canal, partie intégrante du moulin, tant dans sa partie amont que dans sa partie aval, a encore une utilisation aujourd'hui: ce n'est malheureusement que celle qui consiste à collecter les égouts du village...

Charles COLLET terminera sa vie dans le bâtiment de l'ancienne bougerie (face au moulin) qu'il avait sommairement transformé en logement.

Son unique héritière et son mari, reconstruisirent une maison d'habitation plus spacieuse, à la place de de l'ancienne bougerie. Hélas, 13 ans plus tard, ce qu'avait subi la région avec le passage des "reîtres" en 1587 allait se renouveler le 21 juin 1940, avec l'entrée des soldats allemands à Pulligny. Les soldats avec la même rage de destruction que celle qui avait animé leurs ancêtres, allant même jusqu'à tuer, incendièrent, sans raison, la presque totalité du village. Et de la nouvelle maison il ne resta plus que des murs noircis par les flammes.

Le moulin eut plus de chance. Croyant avoir trouvé un aliment de choix dans le foin entreposé au dessus de la turbine, les allemands s'en servirent pour allumer le feu. Mais ce foin, fortement imprégné d'humidité, au lieu de s'embraser ne fit que se consumer

C'est ainsi que nous pouvons encore avoir sous les yeux ce témoin du passé.


Conclusions

Nous constatons que le moulin de Pulligny est victime de la même évolution économique que celle qui a touché ses voisins immédiats installés sur le MADON. Les moulins FALLOUART (LEMAINVILLE), CEINTREY et XEUILLEY (face à la gare) ne tournent plus. Le très vieux moulin de XEUILLEY (entre XEUILLEY et BAINVILLE),  ceux de JAMBON (LEMAINVILLE) et FROLOIS sont totalement détruits.

C'est une partie d'un très ancien patrimoine du SAINTOIS, à la disparition duquel nous assistons

Texte original écrit en décembre 1993 par Christophe Phulpin
publié dans LA REVUE POPULAIRE DE LORRAINE
Texte aussi publié dans le bulletin municipal de Pulligny
Texte mis à jour en août 2011

Sources :


ARCHIVES DEPARTEMENTALES DE MEURTHE ET MOSELLE
BIBLIOTHEQUE MUNICIPALE DE NANCY
CONSERVATOIRE DES HYPOTHEQUES DE LUNEVILLE
 

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